Histoire du Manneken-Pis racontée par lui-même

Histoire du Manneken-Pis racontée par lui-même
Publié par Collin de Plancy;
Bruxelles,
Arnold Lacrosse, imprimeur-libraire,
rue de la montagne, n°1015
Année : 1824
Source: books.google.fr

Aux Dames de Bruxelles

Quand de ce Manneken charmant
J’ose vous présenter l’histoire
Je songe à votre amusement
Et je ne cherche d autre gloire
Que d’obtenir votre agrément.

Au sein d une cité fameuse,
Où les Dames ont tant d’attraits,
Où le sexe ne perd jamais
De sa puissance gracieuse,
L’enfant qui fixe son séjour
Trahit son origine heureuse.
Je crois aussi que c’est l’Amour.

Chapitre Premier :
Origine de Bruxelles.
Naissance du Manneken.
Sainte Gudule.
Le vieil ermite.
Origine de la fontaine.

Mon histoire se trouve tellement liée à celle le la ville de Bruxelles, dont j’ai l’honneur d’être le plus ancien bourgeois que je ne puis guères conter mes aventures sans parler quelquefois de la cité célèbre où j’habite depuis si longtemps. Le lecteur en tirera profit; il apprendra en partie l’histoire d’une grande ville en lisant celle d’un petit homme d’une coudée. Mon nom veut dire petit homme pissant, on me l’a donné à cause du métier que je fais depuis tant de siècles; j’en conterai tout à l’heure l’origine…

Comme la ville est plus ancienne que moi, je dois dire d’abord que le nom de Bruxelles signifie les cabanes du pont, parce que cette cité fameuse commença par quelques cabanes construites dans l’île de Saint Géry, qui communiquait à la terre ferme par un pont de bois jeté sur la Senne, à l’endroit qu’on nomme auiourd’hui Borgval, mot flamand qui veut dire forteresse; car il faut savoir qu’autrefois les villages étaient fortifiés.

Bruxelles était déjà au septième siècle un hameau considérable où les hommes vivaient à peu près comme des ours. Le pays était couvert de bois et de marécages. Nos pères se nourrissaient de chasse et de pêche; les belles dames s’hahillaient de peaux de cygnes, qui étaient communs dans la contrée. Il y avait du reste fort peu de luxe La ville cependant. La ville s’étendait peu à peu. C’étaît en l’an 700 une bourgade déjà forte, qui avait un seigneur puissant pour maître. Ce seigneur faisait aussi les fonctions (10) de magistrat et avait des gens d’armes, comme le roi d’Yvetot.

Saint Vindicien, évêque d’Arras, vint prêcher et mourir à Bruxelles, en l’année 705; il logea chez le seigneur en question lequel n’ayant pas d’enfans, se recommanda instamment aux prières du saint. Vindicien se prêta de bonne grace à ses désirs. Sa femme devint enceinte; et au bout du neuvième mois, je vins au monde. J’étais tellement petit que c’est de moi sans doute qu’on a pris l’idée du petit poucet.

Vindicien était mort, on alla chercher sainte Gudule pour me bénir. Cette sainte était si belle que mon père en devint éperduement amoureux. Elle avait été élevée à Nivelle, sous les yeux de sainte Gertrude sa parente, (11) et elle vivait dans une grande piété au château de Ham, qui appartenait à sa famille.

Mon père comprima à peine trois mois sa passion pour Gudule. Il alla enfin la trouver dans son château, un jour qu’il savait qu’elle y était seule; et se voyant repoussé avec indignation, il voulut user de violence. La sainte se réfugia contre une colonne qui s’ouvrit pour lui donner asile; et là, impénétrable à l’audace du bon seigneur, elle lui dit : « Tu seras puni dans ton fils de ta témérité. »Mon père, épouvanté de la menace et du miracle qui venait de se faire, s’en revint tristement et vécut dans le repentir jusqu’en l’année 712, où mourut sainte Gudule.

J’étais dans ma septième année. Je croissais si lentement que je n’avais pas encore la moitié de la taille que j’ai aujourd’hui. Ma mère était désolée; à quinze ans j’étais haut d’une coudée comme à présent, je courais les champs avec gaieté, et ma petitesse ne m’empêchait pas de faire des espiègleries.

Un jour que je m étais égaré seul, à l’endroit que j’occupe présentement, je m’arrêtai à la porte d’un petit ermitage qui ferait aujourd’hui le coin de la rue du Chêne, mais qui était alors isolé en pleine campagne. Je crus faire une bonne malice en pissant à cette porte. Il en sortit un vieillard fort grave, qui portait une longue barbe blanche. « Pisse, mon ami, (13) me dit l’ermite, tu pisseras longtemps. » Hélas! je ne me suis pas arrêté depuis cet anathème.

Je restai en place, immobile, et je perdis l’usage de la parole. Mon père ne me voyant pas rentrer, me chercha avec de vives inquiétudes. Ce ne fut qu’après cinq jours de courses qu’il me trouva dans la position où l’ermite m’avait mis. Il voulut tirer de moi quelques éclaircissemens; je ne pus rien répondre. Il ordonna à ses gens de m’emmener à son manoir; je sentis aussitôt mes pieds se fixer à terre, je devins statue et ne conservai que le sentiment.

On fit venir l’ermite, qui dit : « Votre fils vivra plusieurs siècles dans l’état où vous le voyez. Faites (14) lui élever ici une petite niche et prenez votre parti. » On me mit donc à l’endroit que j’occupe; et mon père, qui m’aimait, fit bâtir vis à vis une maison où il vint demeurer. Il mourut peu de temps après, en l’année 724.

Chapitre II
Origine du Lion belge; et autres belles choses.

Mon aventure toute récente attira beaucoup de curieux qui vinrent me voir. On éleva quelques maisons dans mon voisinage. Il fut même question de faire de moi un petit saint. L’eau que je fournissais eut de la réputation; on s’en servit pour faire quelques guérisons miraculeuses; et on m’eût bâti une chapelle, si le pape Léon III ne fût venu dans notre ville en l’année 804 avec l’empereur Charlemagne.

Ces deux grands hommes organisaient alors ce tribunal secret de Westphalie, que l’inquisition a pris depuis pour modèle, et qui faisait mettre à mort, par des mains invisibles, ceux qui refusaient le baptême. Léon ne recula pas devant l’idée d’exterminer des milliers d’hommes. Il se fit scrupule de laisser honorer un enfant, qui lui semblait dans une posture indécente.

Au reste, il eut raison. Je me serais ennuyé à être saint. Il lança des anathèmes contre ceux qui oseraient me rendre un culte, et je ne dus les visites qu’on m’a faites depuis qu’à la curiosité.
Je me dis, en me consolant, que du moins c’est pour moi même que l’on me vient voir.

La ville s’étendait tous les jours. Mon père étant mort sans enfans, ses sept frères, chefs de nos sept familles patriciennes, se partagèrent la seigneurie de Bruxelles et firent bâtir sept châteaux autour de l’île de St Géry. Le plus jeune de mes sept oncles, qui était pieux et brave, s’était fait bénir par le pape Léon III, dont il porta depuis le nom. On l’appelait en langue du pays Sleeuws ou ser Leeuws, qui signifie sire lion. Il portait une peau de lion en guise de manteau; sa bravoure et sa magnanimité le firent remarquer autant que son nom; et c’est en mémoire de lui que notre patrie porta depuis un lion sur ses étendards.

L’aîné de mes oncles eut un fils célèbre, qui se nommait sire Hugues, et que les historiens honorent du titre de duc de Lorraine et de Brabant; il livra bataille aux Normands sur les bords de la Senne, à peu de distance de Brnxelles, en l’an 900. Il y mourut en combattant. Ses deux filles, qui étaient encore vierges, vinrent pleurer sur son corps et firent bâtir à leurs frais une chapelle où elles le déposèrent. C’est cette chapelle qui est devenue l’église de Notre-Dame de Laeken.

Mes autres parens se liguèrent avec leurs voisins contre les Normands qu’on eut beaucoup de peine à chasser du pays, où ils avaient déjà planté des pommiers et installé des avocats.

Je ne dois pas oublier de dire que St Géry, évêque d’Arras, mort en 619, est l’apôtre de la Belgique où il apporta le christianisme, et qu on lui éleva au milieu du septième siècle, à Bruxelles, une petite église qui était la plus ancienne du pays. L’empereur Othon II, qui passa quelques mois chez nous en l’année 976, la fit orner avec un certain luxe, parce qu’il y allait entendre la messe. La cour d’Othon amena aussi l’intempérance : on commença à boire de la bierre vers ce temps là, et on imagina les tartines au beurre.

Chapitre III
Histoire des trois Pucelles

J’ai dit que mes deux cousines pleurèrent tendrement la mort de sire Hugues. L’une d’elles se consacra aux soins de son tombeau, et mourut dans un âge avancé. L’autre se maria un peu tard, et n’eut de son mari que trois belles filles, qu’on admirait autant à cause de leur pudeur, qu’à cause de leurs graces. Comme on prêchait alors l’excellence du célibat, elles résolurent de ne se point marier; ce qui fit qu’on les nomma les trois Pucelles.

Charles, frère de Lothaire, roi de France, étant devenu duc de Lorraine et de Brabant, fixa sa résidence à Bruxelles, et se fit bâtir un palais dont on voyait encore quelques vestiges il y a peu de temps, à peu de distance de l’église de Saint Géry qui n’existe plus. Deux jours après son arrivée dans la ville, il donna une fête, qui aujourd’hui semblerait peut être burlesque. Il y invita entre autres personnes, les trois pucelles qui le séduisirent par leur extrême beauté; et il résolut de tout tenter pour leur plaire.

Pendant qu’il y faisait ses efforts, un puissant seigneur du voisinage, nommé Ermenfrède, vint à sa cour; et trouvant également les trois pucelles à son gré, il les enleva. Cet homme avait usurpé des biens sur le monastère de Morzèle dans le pays d’Alost. Il tenait dans ses cachots plusieurs prêtres captifs, et il avait dérobé à force armée diverses reliques, dont les châsses dorées l’avaient tenté. C’était un noble brigand qui dévastait la contrée.

Charles, qui s’occupait plus des trois pucelles que de la calamité publique, saisit pourtant le prétexte de l’effroi qu’ïnspirait Ermenfrède pour lui faire la guerre. Tous les Bruxellois d’alors prirent les armes. Les femmes, qui tremblaient au seul nom du tyran, équipèrent elles mêmes leurs maris, et leur recommandèrent de se bien battre contre un ravisseur que l’on savait fort laid et que l’on disait peu aimable. Mais Ermenfrède avait une bonne armée; et s’il faisait mal l’amour il se battait bien. La victoire fut pour lui. Charles fut pris
et enfermé selon l’usage dans une tour obscure où son barbare vainqueur le condamna à mourir de faim.

Les trois pucelles qui étaient aussi fort malheureuses, mais qui tout en résistant aux tendresses d’Ermenfrède, conservaient encore quelque liberté dans son manoir, s’apitoyèrent sur le sort de Charles, qu’elles auraient aimé volontiers et qui les aimait beaucoup. Elles trouvèrent moyen de gagner le geolier; elles entrèrent pendant la nuit dans le cachot du captif, et ne pouvant lui fournir d’autre aliment, elles lui (24) présentèrent leur sein tour à tour. Quoiqu’elles fussent vierges encore, par un miracle sans doute, Charles y trouva du lait et reprit ses forces, mais ce n’était pas assez; il fallait le sauver. Elles y révèrent inutilement tout le jour qui suivit; elles ne trouvèrent aucun moyen.

Elles revinrent pourtant visiter Charles pendant qu’Ermenfrède dormait, et lui donnèrent toutes trois leur lait virginal. Après quoi elles imaginèrent ce stratagème : au moment où elles sortaient, elles dirent au geolier, avec la naïveté des premiers âges, qu’un certain besoin les pressait, et se mirent toutes trois à pisser. Le geolier s’étant écarté par égard et par décence, Charles profita habilement de l’occasion et s’enfuit en promettant aux trois sœurs qu’il reviendrait bientôt les délivrer.

Le lendemain matin, Ermenfrède, impatient de savoir si son prisonnier était mort, vint visiter la prison, et ne le trouvant plus, il entra dans une colère effroyable. Il appela le geolier qui, dans son épouvante, avoua tout ce qu’il savait. Le tyran furieux fit venir les trois pucelles, qui ne purent nier qu’elles avaient délivré Charles. Il ordonna qu elles eussent la tête tranchée.

Mais au même instant on vint lui annoncer que le duc Charles était devant son château avec une armée formidable. Ermenfrède se hâta de marcher à sa rencontre.

La bataille fut sanglante et dura long-temps; le ciel enfin se déclara pour Charles qui entra dans le château. Ermenfrède se voyant vaincu s’était donné la mort. On chercha sans retard les trois pucelles; elles étaient assassinées. Charles inconsolable fit jeter à la voirie le corps du tyran; et apercevant la grande châsse de Sainte Gudule qu’Ermenfrède avait volée au couvent de Morzèle, il se prosterna. « Charles, lui dit Gudule, la ville de Bruxelles deviendra une cité célèbre. Je veux en être la patrone. A ce prix je conserverai la mémoire des trois pucelles. »

Le duc satisfait fit transférer en pompe le corps de la sainte à Bruxelles. On le déposa dans l’église de Saint Géry; et le lendemain on trouva au lieu qu’on nomme aujourd’hui le marché au Bois un monument funèbre, sous lequel étaient inhumées les trois vierges. C’était une fontaine à trois bassins, alimentée par trois belles filles qui lançaient des filets d’eau par les mamelles. Charles reconnaissant fit commencer aussitôt à quelque distance la belle église de Sainte Gudule, qui ne fut dédiée solennellement qu’en 1047 et que nous admirons toujours comme la métropole et l’une des plus belles églises du pays. Il est vrai qu’elle fut rebâtie au treizième siècle.

La fontaine des trois Pucelles fut détruite durant les guerres des âges barbares. On la releva au marché aux Tripes près Saint Nicolas, mais avec cette différence que l’eau (28) était fournie par trois vierges pissant comme moi. Si je ne puis blâmer cette licence qu’on prit alors de changer l’intention première (car on les remit au quatorzième siècle dans leur position originelle), je me plaindrai du moins du tort qu’on a eu depuis trente ou quarante ans de supprimer les trois vierges et de les remplacer par une colonne, comme si, en fait de fontaine,
une colonne signifiait quelque chose!

Ce fut Gerberge, fille du duc Charles, comtesse de Bruxelles et de Louvain, qui acheva l’église de Sainte-Gudule.

Chapitre IV
Histoire du prince Henri; et comment saint Michel partagea avec sainte Gudule le patronage de la ville.

La comtesse Gerberge étant morte, Lambert, son mari, épousa Ode, duchesse de Basse-Lorraine et nièce du pape Étienne IX. C’était une pieuse princesse, dont on a toujours révéré les vertus; et son mari était digne d’elle, comme on va le voir.

Il avait eu de son premier mariage, un fils nommé Henri, brave, (30) aimable mais très violent dans ses passions. Ce jeune homme devint éperdument amoureux d’une vertueuse et charmante fille qui demeurait dans un petit manoir à quelques pas de moi, et qui venait tous les matins puiser de l’eau à ma source.

Comme elle était sage autant que belle, et qu’elle n’était pas de condition à devenir femme du beau Henri, le jeune homme l’enleva, et lui ravit par la violence ce trésor de la pudeur qui est le premier bien d’une femme; après quoi il se retira chez son père, plus amoureux que jamais.

A la morne douleur de la belle outragée, ses parens soupçonnèrent un indigne affront, dont ils obtinrent l’aveu. Ils allèrent, en se frappant la poitrine, porter plainte au magistrat de Bruxelles. Le crime était nouveau. Le juge alla consulter le duc Lambert. Quel que soit le coupable, dit le prince, qu’il soit puni de mort. Les révélations de la jeune fille, et diverses circonstances frappantes,
firent reconnaître le criminel. Le magistrat le fit venir, le condamna à perdre la tête; et Lambert, plus fidèle aux devoirs d’une vertu sévère, qu’ébranlé par l’amour paternel, ratifia la sentence, en comprimant ses sanglots.

Ode, sa belle mère, tenta les prières et les larmes auprès de Lambert, sans pouvoir obtenir sa grace. « Quel frein retiendra les criminels, disait le prince, si nous, qui devons d’abord payer d’exemple, sommes à l’abri des châtimens. » La bonne princesse courut à la prison, et voyant les larmes de Henri, elle reconnut bien que son cœur n’était pas encore livré au vice. « Hélas! disait-il, que ne puis-je vivre dans une obscure retraite pour réparer l’insulte que j’ai faite à celle que j’aime. »

Ode se mit a genoux avec lui. Elle avait une grande dévotion au saint archange Michel; leurs prières eurent un bon effet. Les portes de la prison s’ouvrirent. Le prince s’enfuit à Anvers; il emmena son amante, l’épousa et vécut caché quelques années.

Cependant Lambert devenu vieux pleurait son fils. Lorsqu’il fut à son lit de mort, comme il n’avait pas d’autre enfant pour lui succéder, il fit publier par-tout qu’il lui pardonnait et qu’il lui ouvrait les bras. Henri, du fond de sa retraite, apprit ces heureuses nouvelles, et vint embrasser son vieux père, qui oublia tout et confirma son mariage.

Lorsque le prince Henri devint duc en succédant à son père, Ode lui rappela les obligations qu’il avait au chef des archanges. Henri reconnaissant déclara que saint Michel serait avec sainte Gudule patron de la ville de Bruxelles. Il fit travailler à l’hôtel de ville où l’on remplit sa plus chère intention en élevant au sommet de la flèche la statue colossale de l’archange son libérateur; et sa condamnation à mort fut représentée en peinture pour servir d’exemple aux races à venir. Il n’y a pas long-temps que ce tableau a disparu de l hôtel de ville.

Chapitre V
Origine de la soirée des dames.
Histoire des trois petits moines.
Saint Guidon.
La procession de l’oméganck

Godefroi de Bouillon, duc de la Basse-Lorraine et marquis d Anvers, accompagné de ses deux frères, de Milon de Louvain et de beaucoup de seigneurs brabançons, partit en 1096 pour la conquête de la Palestine; après avoir défilé devant moi avec sa troupe, je leur souhaitai d’heureux succès; car je n’ai jamais aimé les Turcs, à cause des Eunuques et de la circoncision.

Le Tasse a chanté les exploits de ces croisés, dont on n’entendit plus parler ici pendant quatre années. On s’était presque décidé à les croire morts ou circoncis, lorsqu’ils reparurent à Bruxelles le 19 janvier de l’an 11oo. Les femmes, bien étonnées de revoir des maris sur lesquels elles ne comptaient plus, les reçurent de leur mieux, sur-tout celles qui ne s’étaient pas remariées. Mais enfin tout s’accommoda à table. On but largement; et je me suis laissé dire que toutes les femmes avaient été obligées de porter leurs époux de la table au lit. La mémoire de ce jour heureux se célèbre toujours à Bruxelles. La soirée du 19 janvier s’appelle encore la soirée des dames; et celles qui tiennent aux coutumes anciennes, se font un devoir ce jour là de mettre au lit leurs maris en gaieté.

Je vais conter encore une petite aventure assez bizarre. Trois moines qui accompagnaient les croisés, en criant mort aux infidèles, furent pris par le soudan d’Égypte, jetés dans un cachot, et condamnés au dernier supplice.

Au moment où l’on allait les prendre pour les empaler, on les trouva morts. Mais au lieu de trois moines, c’étaient trois belles femmes odorantes et lumineuses. Les infidèles s’écrièrent : voilà des prédestinées.

Godefroi, devenu roi de Jérusalem, obtint ces trois corps (38) précieux; et comme les trois moines étaient Bruxellois, nos compatriotes rapportèrent ici leurs reliques, qui furent brûlées dans les guerres religieuses. On éleva dans la cour de l’hôtel de ville, au dessus de la grande porte, trois statues de femmes dans trois niches, et au bas trois petits moines qui semblent mourir dans un cachot. Les trois petits moines se voient encore sous les niches vides.

Je ne vous dirai rien jusqu’à l’année 1112, où mourut saint Guidon d Anderlecht, sacristain de Notre Dame de Laeken. C’est lui qui, ayant été nourri par une génisse, donna sa bénédiction au beurre d’Anderlecht, qui ne dégénère point, et qui sera long-temps encore le premier beurre du monde.

J’avais été jusqu’alors assez éveillé. Je m’endormis insensiblement, et je fis un somme fort long, pendant lequel on bâtit des églises, des couvens, des hospices, des ladreries. Quand mon sommeil séculaire se dissipa, je trouvai la ville considérablement agrandie, le béguinage fondé et peuplé de neuf cents béguines, et les moeurs qui, a force de couvens, commençaient à se gâter.

C’était en l’année 1288. Je fus réveillé par la procession de l’Oméganck, dont voici l’origine : L’archevêque de Cologne et plusieurs princes allemands, ayant voulu entraver le commerce des Belges, dont ils étaient jaloux, et qui commençaient à s’enrichir, il fallut faire la guerre. (40) L’archevêque se battait bien. Mais Jean Ier, duc de Brabant, le vainquit avec ses alliés. Le commerce avait si généreusement fourni les frais de cette guerre, et les marchands avaient si vaillamment combattu, qu’on résolut de rendre honneur
au commerce et au courage tout à la fois. On établit une procession solennelle, qui avait lieu tous les ans, le dimanche d’avant la Pentecôte, et que nous ne voyons plus aujourd’hui qu’au jubilé et à l’avènement de nos princes.

Parmi les mascarades et l’attirail religieux, militaire et grotesque, qui orne à présent cette procession, on y a respecté la famille de l’Oméganck, qui en fait le fond. Il faut savoir que ce nom vient d un mot du pays qui veut dire le commerce, et que nous représentons avec raison chez nous sous l’emblême d une famille de géants.

Chapitre VI
Comme quoi Notre-Dame devint protectrice du grand Serment de l’Arbalète.
Les deux marmitons de la porte de Flandres.

La forêt de Soignes était si près de Bruxelles, que le parc en faisait encore partie, à la fin du treizième siècle on s’y promenait déjà; et on songea à en faire un lieu d’agrément, dès qu’on eut bâti dans le voisinage le palais des ducs.

On avait fondé en 1213 la confrérie du grand Serment de l’Arbalète. Les confrères s’exerçaient (43) à abattre un oiseau; plusieurs princes eurent le bonheur de bien viser, et furent proclamés rois du Serment, ce qui était un grand honneur. Ces sociétés avaient un but fort utile, elles formaient d’habiles soldats, et tout en s’exerçant, les confrères délivraient le pays des éperviers
qui y sont toujours assez nombreux.

Un jour que deux arbalétriers du grand Serment allaient à un exercice public où l’on devait tirer l’oiseau, comme ils entraient dans leur barque, ils virent venir à eux une dame qui portait un enfant sur son sein, et qui leur demanda de les conduire à la fête. Ils le voulurent bien, mais au moment de débarquer, ils virent l’inconnue s’entourer de rayons de (44) lumière. C’était la sainte Vierge. Un service rendu mérite sa récompense. Marie leur promit qu’ils seraient vainqueurs, et disparut à leurs yeux. Ils furent en effet l’un après l’autre rois du Serment, et n’oubliant pas leur divine protectrice, ils mirent la confrérie du grand Serment de l’Arbalète, sous la protection de la Vierge.

On voit encore dans l’église de Notre-Dame des Victoires au Sablon, une barque portant Marie et les deux arbalétriers, et on a frappé en I56o une médaille qui représente d’un côté l’arbalète de la confrérie, et de l’autre, la barque de l’église du Sablon. Nous avons conservé l’arbalète qui fait partie des exercices de nos fêtes.

Je ne parlerai pas des séditions (45) qui eurent lieu en 13o6, parce qu’elles n’amenèrent rien que quelques petites concessions au peuple, comme c’est l’usage.

Lorsqu’en 1312, on eut accusé les templiers d’adorer le diable et de faire le sabbat, on les extermina à Bruxelles comme à Paris. Ils avaient pour église la petite chapelle de la rue de la Madeleine. Leur maison qui était auprès, fut donnée aux frères Sachets, ainsi nommés parce que leur habit ressemblait a un sac. Ces costumes élégans furent supprimés à Bruxelles, avec les moines qui les portaient, au milieu du quinzième siècle.

Je saute sur plusieurs autres séditions qui ne firent pas de mal à la liberté, pour arriver aux (46) événemens de 1355. Les Flamands , en guerre avec les Brabançons, s’étaient emparés de Bruxelles et de Louvain, ils y étaient depuis deux mois, lorsqu’Evrard t’Serclaes, Bruxellois, ayant fait prévenir ses amis, vint pendant la nuit du 24 octobre, avec cinquante hommes déterminés, sous les murs de Bruxelles, escalada la vieille enceinte, du côté de la rue appelée depuis rue d’Assaut, renversa les sentinelles flamandes, et parcourut la ville avec sa petite troupe, en criant : Le Brabant au grand duc!

Il marcha à l’hôtel de ville, arracha le drapeau flamand et le remplaça par l’étendard de Brahant. Ses amis et tous les patriotes le secondèrent bientôt; les Flamands furent mis en fuite. Les marmitons et les cabaretiers avaient si vaillamment contribué à ces succès, qu’on plaça au-dessus de la porte de Flandre deux statues de marmitons, armés de broches, qui n’en furent ôtées qu’en 1784.

Louvain et les autres villes suivirent l’exemple de Bruxelles. On me donna un bel habit, et je fus décoré de la cocarde de Brabant.

La paix fut faite avec la Flandre en 1357. On commença la même année l’enceinte actuelle de Bruxelles; on n’augmenta pas le nombre des sept portes,
de Hal, de Namur, de Louvain, de Schaerbeek, de Laeken, de Flandre et d’Anderlecht. Ce nombre de sept nous est cher, parce qu’il nous a toujours été heureux. D’ailleurs, il est (48) cabalistique, et j’ai entendu un savant dire devant moi qu’on le révérait à Bruxelles, parce qu’on y adorait autrefois les sept planètes.

Chapitre VII
Les Saintes Hosties poignardées par les Juifs.
Ruine du château de Gaesbeek.
Tournois de 1444.

Je passe sous silence le conte abominable des Juifs qui outragèrent des hosties en 1369. Ce sont de ces calomnies atroces ou ridicules, qu’on inventa par-tout dans ces siècles barbares, pour avoir le plaisir de massacrer les Juifs et sur-tout pour confisquer leurs biens. J’ai vu passer les malheureux que l’on traînait au supplice, de carrefour en carrefour. J’ai vu ensuite les processions des hosties. J’ai fermé les yeux sur tout cela, que pouvais-je faire de plus?

Cependant on a bâti à ce sujet l’église du Saint Sacrement, et les hosties en question ont fait de grands miracles, mais ce sont deces choses qui ne sont pas difficiles, dans des pays où l’on a de la foi.

Je reviens à mon bon ami Evrard t’Sepclaes, au quatorzième siècle le héros de Bruxelles. Le seigneur de Gaesbeek, qui était très-puissant, voulut se rendre maître en 1388 des faubourgs de Bruxelles, dans l’espoir de prendre ensuite la ville et de s’en faire proclamer duc. Evrard le repoussa avec vigueur et sauva une seconde fois Bruxelles de la tyrannie.

Le sire de Gaesbeek, sentant que la ville serait imprenable, tant qu’elle posséderait ce grand homme, chargea quelques-uns de ses brigands de l’assassiner. Le soir du 26 mars de cette année 1388, lorsqu’Évrard allait rentrer dans les faubourgs, ils le couvrirent de blessures lui coupèrent la langue et le pied droit et le laissèrent mourant. Ils ravagèrent ensuite le voisinage, inspirant tant de terreur, qu’aucun paysan n’osa s’approcher du brave, ni lui porter secours.

Mais le digne curé de Hal, passaut près de là, mit le vieux patriote sur son chariot, l’amena sur la grande place, le fit voir au peuple qui cria vengeance. Le château de Gaesbeek fut aussitôt assiégé; on s’y défendit vaillamment, puisqu’il ne fut pris que le 3o avril. Les Bruxellois le détruisirent de fond en comble, et obtinrent de la duchesse Jeanne, que ce repaire ne serait jamais rebâti.

Le sire de Gaesbeek avait pris la fuite. On apporta devant moi ses dépouilles et son armure sur lesquelles j’eus le plaisir de pisser quelques instans;après quoi, on les brûla sur place.

La maison de Louvain s’éteignit par la mort de Jeanne, duchesse de Brabant, qui eut lieu en 14o6. Elle nous avait gouverné un demi-siècle. Ses états passèrent
dans la maison de Bourgogne.

Nous nous souviendrons toujours du duc Philippe-le-Bon, qui était un prince généreux, clément (53) et magnifique. En 1444, il donna à Bruxelles, sur la grande place, un superbe tournois, où deux cent vingt-cinq princes coururent la lance, car il y avait en ce temps-là des princes plein les rues. On m’obligea pendant la fête de pisser du vin; ce qui m’est arrivé plusieurs fois depuis, dans les réjouissances publiques, sans que j’en sois devenu plus fier.

Philippe fit élever, l’année suivante, la statue de Saint Michel au haut de la tour de l’hôtel de ville. Elle est en cuivre doré, haute de dix-sept pieds, et tourne à tous les vents, aussi bien que beaucoup de gens qui n’ont pas autant de poids ni autant d’élévation.

Ce n’est pas que je veuille (54) manquer de respect aux courtisans. Ceux de notre pays ont toujours conservé une certaine indépendance de caractère. En l’année 146o, le duc Philippe-le-Bon, s‘étant vu obligé de porter la perruque par ordre du médecin, on admira le même jour à Bruxelles cinq cents gentilshommes en perruque; assurément personne ne les obligeait à cette complaisance. Ce fut un coup de tête, qui prouva la force de leur caractère.

Chapitre VIII
Origine de la fontaine du Régorgeun.
La joyeuse entrée.
Aventure de Charles-Quint et du paysan qui pisse.

Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne, que des historiens bénévoles appellent plus poliment Charles-le-Hardi, et qui a fourni à M. le vicomte d’Arlincourt le sujet de son roman du solitaire, succéda à Philippe-le-Bon, dont il était le fils, et entra dans Bruxelles avec une grande pompe, le 14 juillet 1467. Il avait fait amener une quantité considérable de (56) bons muids de vin de Bourgogne. Il fit dresser son échansonnerie sur la grande place où l’on donnait à boire du meilleur à tous les Bruxellois; ce qui leur parut très-galant, sans compter que je pissai ce jour-là douze cents bouteilles de vieux maçon.

Le Téméraire fut tué devant Nancy en 1477. Sa fille Marie, âgée de vingt ans, lui succéda. Maximilien, archiduc, d’Autriche, l’épousa à Gand la même année, et je fis partie de la dot, aussi bien que les Brabançons de toute classe.

Les trois pucelles jetaient toujours de l’eau par les mamelles; on les obligea à ce mariage de fournir du vin. Mais un matelot ayant eu l’impudence de teter ces pauvres vierges, on décida qu’à l’avenir elles ne donneraient plus que de l’eau, les jours de fête comme les jours ordinaires. Des caquets qui se répandirent alors, portèrent atteinte à la pudeur de ces trois filles. On les accusa parmi le peuple de jouir d’une réputation usurpée. On prétendit même qu’elles avaient fait chacune un petit enfant. C’est pourquoi, on leur mit des marmots, que l’une portait sur l’épaule, l’autre au bras, la troisième au sein que le matelot avait teté. On transporta ensuite les trois pucelles au marché aux Tripes, près de l’église de Saint Nicolas; je vis ce rapprochement avec plaisir; car le bon Nicolas est un des patrons de la jeunesse dans les amours.

Le matelot qui avait insulté l’une (58) des pucelles, mourut ivre le même jour, au coin de la rue des Pierres et du marché au Charbon. Comme ses parens étaient riches, ils firent faire à cette même place une fontaine expiatoire, connue sous le nom du Régorgeur. C’est un homme qui jette l’eau par la bouche. La figure, telle qu’on la voit actuellement, est du sculpteur Janssens.

Je n’ai point parlé de nos libertés, parce que je suis un peu las de politique. Je ne puis cependant m’empêcher de rappeler que nos premiers ducs furent obligés de nous traiter en hommes libres, tandis qu’on traitait en esclaves les autres peuples de l’Europe. Notre charte constitutionnelle se nommait la joyeuse entrée; parce que nos ducs, en faisant leur entrée solennelle à Bruxelles, juraient de ne régner sur nous que par cette grande charte. La maison de Bourgogne augmenta encore nos priviléges; et nous devons sur-tout bénir la mémoire de Philippe-le-Bon et de Marie sa petite fille. .

Le duc ne pouvait lever aucun impôt sans le consentement des états du pays; ces états se composaient du peuple, de la noblesse et du clergé. On sentait si bien les avantages de notre constitution, que les femmes des provinces voisines venaient accoucher sur les terres de Brabant, afin que leurs enfans naquissent Brabançons, c’est-à-dire libres.

Je citerai le dernier article de notre charte : « Si, par force, (60) ruse ou autrement, le duc veut porter atteinte à leurs libertés, ceux de Brabant, après avoir duement et civilement protesté, sont absous du serment de fidélité, et peuvent librement faire ce que bon leur semblera. »

Je dirai peu de choses de Charles-Quint, il aimait les petits hommes; je lui plus. Il me donna un habit, me fit quelque rente, et me traita assez bien. Je ne l’aimai pourtant guères; car il était un peu tyran et très-dissimulé; ce qui ne convient point à un homme comme moi qui ne puis rien cacher.

Un village voisin de Bruxelles a volé une aventure de Charles-Quint qui appartient à la banlieue de Gand, voici le fait : Un soir que Charles s’était égaré à la chasse et qu’il revenait seul à Gand, après avoir long-temps cherché un guide, il aperçut une lumière et s’y dirigea; il faisait un temps effroyable, le ciel était noir, la pluie tombait par torrens; le cheval de l’empereur denfonçait à chaque pas dans des fondrières. Charles entra dans la cabane, et donna une pièce d’or au paysan qui prit sa lanterne et se mit à marcher devant lui. Au bout d’un quart d’heure,
le paysan eut envie de pisser, c’est une envie qui vient à tout le monde : il pria l’empereur de tenir la lanterne, pissa à son aise, et s’accompagna même d’un certain son peu décent.

Tu pètes? lui dit le prince. -Oui, répondit le paysan,un bon roussin pète quand il pisse. En même temps il reprit sa lanterne et ne quitta Charles qu’aux portes de Gand.

Le lendemain, l’empereur le fit venir au palais; il le reçut dans toute sa magnificence. Le pauvre manant, reconnaissant le monarque, et se rappelant qu’il avait peté devant lui, se jeta à ses genoux, mourant de peur. Mais Charles se mit à rire, lui fit donner un bel habit et l’exempta d’impôts pour le reste de sa vie.

Ceux. qui prétendent que l’aventure a eu lieu auprès de Bruxelles, content que l’empereur se nomma, et que le paysan, sans être intimidé de la majesté du monarque, lui dit : Charles, tenez un peu ma lanterne, car j’ai besoin de pisser. J’aimerais mieux cette fierté naïve d’un homme libre, mais j’ai conté le trait comme il a eu lieu, et il faut le prendre ou le laisser.

Chapitre IX
De Perdre de la Toison-d’or.
L’inquisition en Brabant.

On reconstruisit en pierres de taille, en 1518, la maison du roi, dite Broodt-huys, sur la grande place, vis-à-vis l’hôtel de ville. En 1626, l’infante Isabelle en fit décorer la façade d’une belle image de Notre-Dame de Wavre, à l’intercession de laquelle on dut la fin des guerres civiles comme en d’autres temps on lui dut la cessation de diverses pestes cruelles, et beaucoup d’autres miracles.

Ce propos me remet en mémoire que je n’ai pas parlé de Notre-Dame de Hal. Mais nous sommes dans un pays de merveilles, et je ne finirais pas si je contais tous les prodiges qui accompagnent la chronique de ma bonne ville. ll est si facile à un historien de s’écarter. C’est un plaisir de conter quand on n’a rien de mieux à faire, et les digressions ne me coûteraient pas plus qu’à un autre.

Ainsi, quand j’ai parlé de Philippe-le-Bon, j’aurais pu vous dire l’origine de l’ordre de la Toison-d’Or. J’aurais conté que Philippe avait une maîtresse fort jolie quoiqu’elle fût rousse, et qu’il aimait tendrement. Les rousses, comme a dit un grand homme, sont de la plus belle couleur, car c’est la couleur de l’or et du soleil; elles sont généralement très-blanches, et, sans plus de discussions, la maîtresse de Philippe était parfaite. J’aurais dit ensuite que cette belle, s’étant peignée secrètement, avait laissé sur sa table de toilette un petit flocon de poils roux mêlés ensemble et extrêmement frisés; Le bon duc prit ce flocon, le baisa amoureusement. Ses courtisans se mirent à rire, mais il leur dit qu’il leur ferait bien respecter cette toison, qu’il allait en faire un ordre de chevalerie dont il excluerait les rieurs.

J‘aurais ajouté qu’il fonda en effet l’ordre de la Toison-d’Or qui est maintenant recherché par les plus grands princes; mais en donnant ces détails, j’aurais abusé de la bonté du lecteur, car ce fait ne me regarde point; ce n’est pas à Bruxelles, mais à Bruges que la fondation a eu lieu; on ne m’en a point accordé la décoration, quoique je n’en sois pas plus indigne que beaucoup d’autres; et enfin je n’aime pas à parler de ces hochets de la vanité qui ont, comme celui-ci, une origine scandaleuse.

L’ordre de la jarretière, en Angleterre, est dû a la galanterie d’un prince qui ramassa dans un bal la jarretière de sa maîtresse, la belle comtesse de Salisbury; il est beau d’être galant, mais décorer un brave homme d’une jarretière à propos d’une aventure d’amour! Assurément si on mettait à mes pieds la Jarretière ou la Toison-d’or, je pisserais dessus.

Mais revenons à notre histoire. Je ne veux pas oublier l’année 1553, célèbre par le nombre de têtes couronnées qui se trouvèrent réunies a Bruxelles, et qui dînèrent ensemble assis sous un même arbre à Groenendaël dans la forêt de Soignes. C’était l’empereur Charles-Quint; Philippe son fils, roi de Naples; Éléonore d’Autriche, reine de France, veuve de François Ier; Marie, reine douairière de Hongrie, sœur de Charles-Quint, gouvernante des Pays-Bas; Maximilien, archiduc d’Autriche et roi de Bohème; Marie d’Autriche, épouse de Maximilien et fille de Charles-Quint; enfin, Muley-Hassem, roi de Tunis. Que sont aujourd’hui tous ces gens-là , qui alors étaient si fiers ?

On sait que la célèbre abdication de Charles-Quint eut lieu à Bruxelles en 1556. En 1558, Philippe II son fils, qui lui suceédait, fit faire
ses obsèques ä Sainte Gudule.

Après qu’il eut quitté Bruxelles pour se rendre en Espagne, il laissa le gouvernement des Pays-Bas à sa sœur Marguerite, duchesse de Parme. Le fameux Granvelle, alors évêque d’Arras et depuis cardinal, était son premier ministre. Elle s’empressa, de concert avec ce benin prêtre, à nous faire jouir des bienfaits de la sainte inquisition, que le doux Ferdinand V dit le Catholique, avait restaurée en Espagne. On extermina les Juifs et les infidèles; on persécuta les consciences; on fit couler des flots de sang; on foula aux pieds, comme de juste, nos constitutions.

Des amateurs de souvenirs ont fait frapper une médaille qui porte la date 1566 : elle représente d’un côté la gouvernante Marguerite; de l’autre le Lion Belge enchaîné sous la presse de l’inquisition, serrée par la gouvernante elle-même, le cardinal de Granvelle et un soldat espagnol; ils sont entourés d’un grand nombre de spectateurs qui pleurent les libertés du pays, et aux pieds desquels on voit les priviléges du Brabant jetés à terre. On a mis autour cette légende : quid premitis! redeat si noIiilis ira leonis.

Un savant de l’académie de Bruxelles a traduit ainsi ce vers devant moi : « Vous le pressez! malheur à vous si le Lion rentre dans sa généreuse colère! » Cependant Marguerite était douce; mais Granvelle était son ministre.

Chapitre X
Le duc d’Albe.
Les Gueux.
Sédition de 1486.
Le Manneken à Anvers, et autres détails.

Ce fut bien pis en 1567. Don Ferdinand de Tolède, duc d’Albe, vint à Bruxelles, en qualité de capitaine-général des Pays-Bas, il avait avec lui une petite armée. Il fit pendre, décapiter, brûler les chefs des calvinistes. On frappa l’année suivante une médaille qui représentait divers supplices de réformés, et particulièrement quatre pendus, avec cette inscription sur le revers : « Les hérétiques ont brisé les temples il faut donc qu’ils soient tous pendus. » Hœretici fraxerunt templa; ergo omnes debent patibulari. Quelle conclusion!

Le duc d’Albe fut si content de lui-même, qu’il se fit élever à Anvers, en 1571, un monument où il était représenté avec la mine menaçante. Le peuple et la noblesse du pays étaient à ses pieds dans une posture suppliante, ayant la besace et l’écuelle au cou. On renversa ce monument odieux en 1574, dès que le tyran ne fut plus là pour le protéger.

Ces écuelles au cou venaient de ce que les protestans avaient été par dérision surnommés ici les gueux, comme on les appelait en France les huguenots. Ils eurent le bon esprit de recevoir ce titre de gueux, d’en faire vanité; ils portèrent même au pourpoint, en guise de croix-d’honneur, une petite gamelle chargée de cette légende : vive les gueux! et ils allèrent leur train, saccageant les églises et abattant les saints de tous côtés.

Les cruantés du duc d’Albe n’arrêtèrent point les désordres; ce n’est pas par la tyrannie que l’on peut nous soumettre, et nos révoltes se calmeraient si l’on n’y employait pas l’autorité qui irrite. Je me rappelle qu’il y eut en 1486 une grande querelle entre les bourgeois et les soldats , dans notre bonne ville. Le magistrat harangua doucement les citoyens, (75) qui sentirent bien vite que des Bruxellois doivent être sages; les soldats ne s’apaisaient point; mais ils se contentaient de jurer avec grand bruit, lorsqu’ils rencontrèrent les foudres de vin du Rhin, dont la ville faisait présent à l’empereur Frédéric III. Leur colère tomba là-dessus tout entière; le vin coula à grands flots; tout le monde s’enivra, et personne ne pensa plus qu’au plaisir de boire en paix.

Il est vrai qu’autrefois nous buvions bien; on publia en 1515, un décret qui permettait à chaque chanoine de Sainte Gudule de boire par an dix tonneaux de vin du Rhin et trente tonneaux de bièresans payer les droits, à condition d’être soumis aux accises pour ce qu’ils boiraient de surplus.

Je m’écarte des sujets politiques; j’ai déjà dit qu’ils m’intéressent peu. J’aimais mieux mon ami maître Jean Wielen Oomken, prince des docteurs à quatre oreilles, fou de la duchesse de Parme, qui eut en 1563 le prix de folie facétieuse, que le terrible duc d’Albe avec sa gravité, ses exécutions et sa noblesse; pourquoi irais-je me tourner le sang sur des horreurs. Vous dirai-je que les supplices, les prisons trop pleines, la misère, amenèrent en 1578 une épidémie si formidable que Bruxelles perdit cette année-là vingt-sept mille de ses habitans.

Que m’importe qu’on ait brûlé une abbaye ou brisé une image! je pleure la mort d’un homme que nous ne pouvons faire renaître et non la perte d’une Notre Dame qu’un tourneur remplacera avec un morceau de bois et une livre de couleurs.

Je sais bien qu’en 1579, on profana les objets du culte; c’était fort mal; car chacun doit avoir sa liberté de conscience; et les protestans n’auraient pas éprouvé tant d’opposition à s’établir, si au lieu d’être intolérans comme les catholiques, ils s’étaient montrés au-dessus du fanatisme et du besoin de persécuter.

Il y eut beaucoup de désordres; et les arts déplorent encore les dévastations de ces tristes années. Il y eut aussi des meurtres, comme dans tous les temps de troubles. Je dois dire pourtant que les crimes ne furent pas commis (78) généralement par des Bruxellois. Ce n’est pas un sang féroce qui coule dans nos veines; et citoyens d’une ville pacifique, nous aimons mieux voir couler l’half-en-half que le sang de nos ennemis. Aussi, en 179o, Vankriecking, pour avoir manqué de respect à un capucin qui portait dans les rues Notre-Dame de Laeken, fut pendu à un réverbère, décapité ensuite par des hommes atroces qui promenèrent sa tête dans Bruxelles. Mais nous désavouons avec horreur ces brigands assassins, que sans doute une terre étrangère avait vomis parmi nous.

L’exercice de la religion catholique, qui malheureusement avait fait tuer aussi beaucoup de gens de bien, fut donc interrompu à Bruxelles, pendant quatre années. Le prince de Parme vint doucement en 1584 assiéger cette ville. On dit qu’il eut peur, et que d’abord il recula. C’est ce que je ne puis affirmer précisément. Je venais‘ d’être volé et transporté à Anvers, où l’on voulait m’installer sur la place Verte, vis-à-vis du puits de Quentin-Matsis. Mais le bourreau qui tient une main coupée au-dessus du puits m’épouvanta, et je me trouvais dans la plus déplorable disposition d’esprit, quand une petite troupe de Bruxellois qui passèrent me ramenèrent généreusement à Bruxelles. Je la trouvai soumise au prince de Parme, et toutes les choses remises à peu près sur l’ancien pied. Ce qui me charma le plus, fut de me revoir au sein de mes bons compatriotes. J’appris que la famine et les excès des soldats qui gardaient la ville avaient opéré cette nouvelle révolution. On reprit les processions des saintes hosties miraculeuses, cachées six ans dans une poutre et retrouvées comme c’est l’usage.

Chapitre XI
Quesnoy bronze le Manneken.
Premières gazettes.
Un mot sur les hosties miraculeuses.
Bombardement de 1695.

Nous avions pour gouverneur général en 1598, son éminence monseigneur le cardinal archiduc Albert; on résolut de le marier avec l’infante Isabelle, fille de Philippe II. Le cardinal déposa donc son chapeau rouge sur l’autel de Notre-Dame de Hal, et se maria, moyennant dispenses du pape. Nous gardons proprement empaillé le cheval sur lequel l’Infante fit son entrée dans Bruxelles à côté de l’auguste défroqué son époux.

Elle alla visiter quelque temps après la grande Sainte Alène à Forêt, et fit à pied un pélerinage à Notre-Dame de Laeken; son mari de son côté fit bâtir des couvens, enrichit Notre-Dame de Wavre et fonda des églises; il est vrai que Notre-Dame de Wavre avait bien soulagé Bruxelles par son intercession, quoiqu’elle n’ait pu empêcher les gueux de brûler sa châsse.

L’année 1648 est mémorable dans mon histoire particulière, c’est en cette année-là que le faimeux Quesnoy m’habilla de bronze, comme je suis encore. On me donna décidément le titre que je mérite si bien du plus ancien bourgeois de Bruxelles, et on me fêta d’un nouvel habit à la mode.

Il y avait à Anvers, depuis l’an 161o, une gazette publique comme on en avait déjà en Italie; car une gazette est un objet curieux de nécessité indispensable à un peuple qui se civilise. Un médecin de Paris s’avisa d’en établir une en France en 1631; mais, comme on vient de voir, nous l’avions devancé. C’était mon ami Verhoeven, imprimeur d’Anvers, qui faisait la gazette flamande. La première qui parut à Bruxelles, en 1651, était en français, et comme nous avons toujours senti un peu notre dignité d’hommes libres, quand les Français vinrent à Bruxelles avec
le maréchal de Saxe, ils eurent bien soin de supprimer notre gazette, parce qu’elle était plus indépendante que les leurs, et que des gens qui ont les yeux faibles n’aiment pas à regarder la lumière.

C’était cependant le siècle de Voltaire, mais les éteignoirs d’alors n’étaient guères plus philosophes que ceux d’aujourd’hui.

On célébra en 167o, le jubilé de trois cents ans des saintes hosties. Il y en avait une qui restait a peu près entière, les deux autres, malgré leur puissance miraculeuse, avaient disparu, consumées par le temps; on les remplaça par deux belles hosties neuves, selon l’avis de la faculté de théologie de Louvain, et au jubilé suivant on remplaça la troisième : ce qui ne fait rien à la chose.

La ville de Bruxelles fut bombardée, en 1695, par le duc de Villeroy, attendu que le roi d’Angleterre assiégeait Namur. Quatre mille maisons furent détruites, j’eus une peur épouvantable; voyez la politique! Parce qu’un roi d’une île brumeuse assiége une ville que je ne connais point, un fou s’en vient avec des bombes mettre à la besace quarante mille citoyens innocens; c’est comme si l’empereur d’Autriche allait brûler Paris, parce que le roi de Prusse assiégerait Metz.

Il y eut à la suite de ce bombardement déplorable, des choses qui me firent peine. Je ne parle pas de ceux qui pillèrent les maisons en flammes; j’aime à croire qu’ils n’étaient pas nos compatriotes. Mais quand les habitans de quatre mille maisons anéanties cherchèrent à se loger, comme il n’y avait pas place pour tout le monde dans les appartemens qui restaient, des propriétaires avares voulurent doubler et tripler le prix de leurs loyers. C’était profiter de la nécessité avec scandale. Le duc Maximilien Emmanuel porta un édit, qui défendait d’exiger des loyers plus forts que pendant les trois années qui avaient précédé nos malheurs.

J’aime ce duc Maximilien. Outre qu’il me donna un bel habit en 1698, et qu’il me décora du cordon de son ordre, il s’occupait du peuple. Il obligea ses états de Bavière à venir à notre secours, et les villes belges d’ailleurs le secondèrent si bien, qu’en quatre ans on répara du moins à l’extérieur les ravages que M. de Villeroy avait faits en un jour et demi. Je jure bien que si jamais je suis roi, je ne ferai pas la guerre.

Chapitre XII
Encore la procession de l’oméganck.
Le Manneken volé plusieurs fois.
Variétés.
Conclusion.

La même année où le duc Maximilien, vainqueur de l’oiseau des arquebusiers, et proclamé roi de leur serment, nous avait donné à Saint Christophe et à moi de beaux habits bleus, on fit à l’occasion de la paix de Riswyck la fameuse cavalcade de l’Oméganck. On y promena, comme aux processions du jubilé ou de la kermesse, le Saint Sacrement des miracles, Notre-Dame de Laeken, les autres images de la Vierge, l’Amour sur un lion de carton, Apollon dans son char, Saint Christophe avec sa perche, Vulcain dans sa forge, Samsou armé de la mâchoire d’âne, les neuf Muses sur le Parnasse,
Sainte Gudule avec sa lanterne et derrière elle le diable avec son soufllet, venus sur un traîneau en coquille, beaucoup d’autres preux personnages, et enfin la famille de l’Oméganck, composée du grand-père, de la grand’mère et du petit-fils, tous trois hauts de vingt pieds et habillés à la hollandaise.

C’était bien joli; tout cela défila devant moi, et j’étais en grande tenue. Vous voyez que je passe sur les grands évènemens, que je néglige la politique des cabinets pour les bagatelles de la porte, et que j’aime mieux les fêtes que les combats. Je suis fait ainsi. J’ai plus de joie aux conversations de deux amans qui se donnent rendez-vous sous mon filet d’eau, qu’aux plus beaux discours de la chaire, de la tribune ou du barreau.

J’appris pourtant avec plaisir en 1700 qu’on bâtissait un théâtre dans ma bonne ville, parce que j’aime ce qui peut amuser utilement mes concitoyens. Je vis aussi avec contentement en 1705, les rues éclairées par les réverbères; au moins, me dis-je, si l’on vient m’enlever d’ici je verrai l’ennemi et je pourrai me mettre en mesure.

Je fus visité, dans le dix-huitième siècle, par beaucoup de (91) souverains, parmi lesquels je me souviens que je remarquai le czar Pierre-le-Grand, qui me dit avec gracieuseté : « il faut bien que je vienne voir le Manneken-Pis, puis-qu’il ne va voir personne. »

On plaça en 1725, la statue de Saint Jean Nepomucène sur le pont de la porte de Laeken; je n’ai fait cas de cette grande figure, que depuis qu’elle tient une lanterne; mon avis est que dans ce monde il faut être bon à quelque chose.

Le palais de la cour fut brûlé en 1731, il y eut de grands dégâts : je pleurai presque quand j’appris que le feu avait consumé un tableau qui représentait mon ami Jean de Nivelle, car j’ai eu l’avantage de connaître ce brave homme.

La grande Marie-Thérèse commença de régner sur nous en 1744, que son nom soit béni! elle a fait beaucoup de bien et empêché beaucoup de mal.

La bataille de Fontenoy et les guerres qui la causèrent, troublerent un peu notre repos; les Anglais m’emportèrent dans un fourgon en 1746, je fus repris à Grammont par quelques dignes Belges qui eurent pitié de ma misère. Les Grammontois me déposèrent honorablement sur leur grande place, et quand je revins ici, ils firent faire un manneken absolument comme moi, en mémoire de mon séjour parmi eux; ce manneken, mon sosie, pisse à Grammont comme je fais à Bruxelles.

Il faut bien que les Anglais soient voleurs, car peu après, deux soldats de cette nation me prirent une seconde fois; je m’en allais tristement sur la chaussée de Namur, et j’étais déjà à quelques portées de fusil de la porte de Bruxelles, quand un brave cabaretier courut après mes ravisseurs, m’ôta de leurs mains et me reporta à mon poste fidèle. Ce cabaret prit depuis mon image et mon nom pour enseigne.

Au mois de juin de l’an l747, des Français de la garde de Louis XV me dérobèrent à leur tour, mais le métier de brigands va mal à ces gens-là, je les embarrassai bientôt, ils me laissèrent près de Notre-Dame de Bon-Secours, à la porte d’un cabaret qui, depuis, s’est pareillement orné de mon nom.

Quinze jours après, des grenadiers français m’insultèrent contre l’ordinaire de ces braves; et le roi Louis XV, d’heureuse mémoire, pour me garantir désormais de l’outrage, me donna son uniforme avec la croix de Saint-Louis.

On voit que je n’oublie pas les honneurs que l’on m’a faits; si je ne parle point des rentes qui m’ont été données par d’aimables dames et de bons bourgeois, c’est que je ne veux point offenser leur modestie généreuse. On peut voir du reste chez mon homme d’affaires, que j’ai une fortune honorable et au-dessus de mes besoins; je ne sais même si certaines sommes qu’on me lègue ne conviendraient pas mieux à des malheureux qui meurent de faim.

J’ai vu les Français dans les beaux jours de leurs victoires; Napoléon a même daigné me sourire; je lui pardonne, à cause de ses malheurs, l’oubli qu’il a fait de moi dans ses promotions.

A quoi bon vous dire le reste de mon histoire? tant de choses se sont passées sous mes yeux depuis soixante ans, que je m’y perds; la ville s’est embellie avec rapidité, de somptueux édifices ont été fondés de toutes parts, les mœurs se polissent; je demanderais seulement qu’on ouvrît devant moi une petite place publique, car je ne puis me dissimuler que je n’occupe qu’un carrefour.

Je demanderais encore qu’on relevât au marché aux Tripes, ou au marché au Bois, la fontaine des trois Pucelles, et enfin que mon valet de chambre ôtât les trois pierres de cailloux qui me grattent le derrière.

J’ai porté le premier, en 1789, la cocarde de Brabant, je suis bon patriote, je sors d’une famille bien ancienne, je suis décoré de plusieurs croix, je voudrais qu’on me fît des armoiries et qu’on plaçât mon écusson au-dessus de ma tête.

Je fus volé il y a quatre ans et retrouvé sur les remparts, car un bon destin me protège. Je remercie mes compatriotes de l’intérêt qu’ils m’ont toujours montré, je demande la grace de mon voleur, s’il expie toujours sa faute.

Mon voisin de vis-à-vis m’a pris encore pour enseigne à l’occasion de ma dernière aventure, avec cette inscription : « Au Manneken Pis retrouvé à la satisfaction générale des concitoyens. » Je le prie de me faire peindre un peu plus ressemblant, puisque je suis en face et qu’on peut comparer; d’ailleurs, je n’aime pas à me voir enlaidi. Je le prie encore de prendre une devise un peu moins naïve; par exemple j’aimerais assez qu’on m’appelât l’immobile, car je crois l’être.

J’ai vu Bruxelles depuis sa naissance; le caractère de mes compatriotes ne s’est jamais trop démenti. Braves, hospitaliers, généreux, attachés à leurs affections, simples dans leurs mœurs, libres, tels j’ai connu les Bruxellois; je leur ferai pourtant un petit reproche c’est qu’il n’est pas toujours facile de les rendre contens; j’ai vu bien des règnes, jamais d’aussi doux que celui-ci.

Réjouissez-vous, restez comme vous êtes. Mes bons petits Belges, je vous demande bien pardon de vous assurer que vous êtes très-heureux. Le czar Pierre me disait : Ah! si mes cosaques de la Sibérie vivaient à Bruxelles, ils ne demanderaient pas d’autre paradis.

Une autre preuve que nous sommes fort bien, c’est que tout le monde vient à Bruxelles et que personne ne nous quitte sans regrets. Soyons libres et calmes, lisons les bons livres, cherchons à nous instruire, allons aux spectacles, soyons galans avec les dames, (99) jouissons denotre félicité, songeons qu il n y a pas de peuple plus heureux que nous, et souhaitons qu’il n’y en ait pas qui nous vaille.

FIN.

Trackbacks/Pingbacks

  1. Manneken-Pis en arbalétrier de Notre-Dame du Sablon | Manneken-Pis - […] Histoire du Manneken-Pis racontée par lui-même […]
  2. Un samedi à Bruxelles | Manneken-Pis - […] Histoire du Manneken-Pis par lui-même […]

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>